Pour les auberges, consultez le Montaigne

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Toutes les nations n’ont pas le même sens du commerce et de l’accueil. En Allemagne, »quand vous entrez à l’hôtellerie, raconte Érasme, personne ne vous salue: l’aubergiste ne veut pas avoir l’air de rechercher les voyageurs, ce qui serait bas et lâche, et tout à fait indigne de la sévérité allemande. Quand vous avez longtemps appelé, vous voyez s’entrouvrir la fenêtre du poêle, où l’on se tient presque jusqu’au solstice d’été; quelqu’un avance la tête aussi prudemment que la tortue hors de son écaille.  À vous de demander si l’on veut bien vous recevoir. Quand on vous a répondu non, vous pouvez comprendre qu’il y a de la place pour vous « ¹.

En Italie, semble-t-il, c’est tout le contraire : « Ils ont cette coutume d’envoyer au-devant des étrangers quelqu’un, dès sept ou huit lieues, les conjurer de prendre leurs logis. Vous trouverez souvent l’hôte même à cheval, et en divers lieux plusieurs hommes bien vêtus qui vous guettent ; et tout le long du chemin, M. de Montaigne, qui les voulait amuser, se faisait plaisamment entretenir de diverses offres que chacun lui faisait, et il n’est rien q’ils ne promettent: même des filles et des garçons. Il y en eut un qui lui offrit en pur don un lèvre, s’il voulait seulement visiter sa maison. Leur dispute et leur contestation s’arrêtent aux portes des villes, et ils n’osent plus dire mot. Ils ont cela en général de vous offrir un guide à cheval à leurs dépens pour vous guider et porter partie de votre bagage jusqu’au logis où vous allez… »²

Les crieurs d’hôtel qui vous attendent aujourd’hui aux gares, aéroports ou débarcadères avec leur casquette d’uniforme et leur minibus avaient ainsi des prédécesseurs au XVIe siècle.

Le Journal de voyage de Montaigne est un véritable guide des auberges: il recommande le Brochet, à Constance, et déconseille l’Aigle; il vante La Couronne, à Lindau, où la table est délicieuse et où il goûte la choucroute. L’Ours, à Kempte, pour sa jolie vaisselle, L’Étoile, à Chonguen, pour sond écor, La Rose, à Innsbruck, pour son linge, Le Chevalet, à Vérone, malgré son prix; mais, pour les établissements de Venise et de Florence, il n’a que critiques.

Table_du_Gros_SouperUne bonne auberge se reconnaît à la qualité de sa chambre: on n’a pas envie d’y être entassé comme dans un dortoir et l’on espère pouvoir y dormir seul – c’est-à-dire avec son valet -, et donc y trouver un bon lit de plume pour le maître, un petit lit pour le valet et, naturellement, un bon feu. La propreté a, bien sûr , son importance: à l’auberge qu’occupe Montaigne à Augsbourg, on nettoie et fourbit les sols tous les samedis, et les voyageurs marchent ce jour-là sur des linges; à Kollmann, on lave les verres au sel blanc.

Viennent alors les plaisirs de la table. En France, on mange de bons potages, des pâtés et gâteaux, du veau, de l’épaule de mouton rôtie aux petits oignons, des volailles, du gibier. En Allemagne, le potage est servi en fin de repas, la viande est accompagnée de prunes cuites, de tartes aux poires ou aux pommes, ou mélangée à du poisson. On y rajoute les épices que l’on veut, qui sont à disposition, variées et en grande quantité. On sert beaucoup d’écrevisses, à tel point que Montaigne note qu’il en a eu à tous les repas, de Plombières jusqu’à Trente, soit sur les deux cents lieues effectuées.

En Italie, on propose des escargots, beaucoup plus gros et gras que ceux de France, des truffes à la vinaigrette, du poisson mariné, des artichauts presque crus, sans parler des olives et des agrumes.

Enfin, la société est partie intégrante de l’agrément du lieu. Don Antonio de Beatis dans son Voyage du cardinal d’Aragon en Allemagne, Hollande, Belgique, France et Italie (1517-1518), note que c’est dans les auberges d’Ile-de-France que les conversations des gentilshommes sont les plus affinées, tandis que Montaigne signale qu’à Fano « vous trouverez quais à toutes les hôtelleries des rimeurs qui font sur-le-champ des rimes accommodées aux assistants. »

Dans les lieux touristiques, aujourd’hui, on vous caricature en papier découpé, on vous portraiture ou on vous photographie. Est-il sûr qu’une image vaille toujours dix mille mots ?

¹. Colloques, Éditions A. Renaudet.
². Journal de voyage en Italie par la Suisse et l’Allemagne – Michel de Montaigne (c’est le secrétaire de Montaigne qui en rédigea la première partie)
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