Paquebots, des stars en transat

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Plus haut que Notre-Dame-de-Paris

Qu’il avait fière allure le Great Eastern , avec ses 250 mètres de longueur, ses cinq cheminées de 30 mètres de haut et son mât de misaine plus élevé que le sommet de Notre-Dame-de-Paris ! Peut-être effraya-t-il même les voyageurs, grand comme il était ; c’est pourquoi ils ne furent que 37 à tenter l’aventure au cours de son voyage inaugural de 1857… alors qu’il en attendait 5 000! Il ne s’en remit pas, pas plus que les deux sociétés qui se succédèrent à son exploitation. Le  Great Eastern eut pour seule consolation d’accueillir Jules Verne dans ses salons.  C’était en 1867, à l’occasion de sa dernière traversée, et avant qu’il ne soit transformé, à Liverpool et pour dix ans, en centre de loisirs.

Et pourtant, quelle gloire il aurait connue, ce Great Eastern , s’il avait été armé plus tard, à la grande époque des voyages de luxe, quand la bourgeoisie d’affaires française, les princes italiens, les millionnaires américains et les stars anglaises prirent l’habitude de profiter des paquebots récemment mis à flots pour traverser l’Atlantique, en quête de Vieux ou de Nouveau Monde, selon qu’ils venaient de l’un ou de l’autre!

En cette fin du XIXe siècle, en effet, de gigantesques villes flottantes font la navette, les cales chargées de courrier et de charbon. C’est le temps, aussi, où l’on entasse des immigrants européens par centaines, voire par milliers, sur l’entrepont, qui passent ainsi les quelques jours du voyage dans des conditions sanitaires douteuses. Ils sont russes, polonais, italiens, irlandais: ils fuient les pogroms ou la misère, parfois les deux. Assis, face à l’océan, ils chantent et ils dansent sous les regards amusés de la classe sociale qui les domine physiquement sur le bateau et qui se distrait en les observant du pont des premières classes. Un avis rappelle parfois aux heureux privilégiés, au nombre de 200 environ, qu’il est interdit de jeter de la nourriture à ceux de l’entrepont !

Et puis, finalement, au tournant du XXe siècle, les compagnies améliorent les conditions de voyage des plus pauvres – qui sont si nombreux, il est vrai, qu’ils rapportent plus d’argent que la poignée des nantis auxquels, cependant, tout le navire semble être dédié, et qui, désormais, se détournent du spectacle du bas pour profiter du pont supérieur, où il a tant à faire et tant à voir.

Trois étoiles dans un bateau

Sitôt les passagers embarqués, au moyen d’une étroite passerelle, la fête commence. Dans les cabines les plus luxueuses, comme celles du France II, qui ont été au préalable louées aux enchères, des fleurs et du champagne attendent les voyageurs. On ne se prive alors ni de l’admirer ou de faire admirer les unes, ni de faire sauter les bouchons de l’autre.

Les passagers un peu moins riches suivent les stewards, impeccablement sanglés dans leur uniformes, jusqu’à leur cabine où les attends, glissée sous la porte, la liste des passagers. C’est souvent en fonction des célébrités qui fréquentent le bord qu’ils ont choisi leur transatlantique parmi les 150 qui effectuent, dans les années  1910, la traversée de l’Océan. Aussi les compagnies maritimes se livrent-elles une concurrence féroce pour attirer à elles la plus brillante des clientèles. Dans cette lutte commerciale, les sociétés françaises affrontent les américaines; les italiennes, les allemandes et les anglaises.

Les paquebots de la Compagnie générale transatlantique – qui desservent, du Havre, le continent américain du nord au sud-  et ceux des Messageries maritimes – qui effectuent la liaison entre Marseille et l’Afrique du Nord et vont jusqu’à Istanbul, Nouméa ou l’Indochine – rivalisent de gigantisme, de vitesse, de splendeur, de confort en mettant à l’eau de véritables palais flottants dont la décoration s’inspire de l’art des pays d’arrivée : pour le Mariette-Pacha des fresques rappelant celle de la Haute-Égypte; pour le Félix-Roussel, un cadre évoquant Angkor.

Qu’ils se déplacent pour affaires ou pour aller chercher le soleil du Sud, les passagers des paquebots s’attendent à ce que le trajet reste le moment le plus mémorable de leur voyage. Grâce à la splendeur magique de ces lieux clos, où la vie est comme arrêtée pour quelques jours et où l’on s sent coupé du monde, il le sera. Le personnel de bord, qui peut compter jusqu’à un millier d’hommes et de femmes, fera tout pour cela. Il maîtrise parfaitement l’art d’organiser l’oisiveté de ses passagers.

Le matin, le petit déjeuner se prend au lit. L’odeur des pains et des cafés se mêle à celles de la cire et de la peinture fraîche, qui règnent à bord en permanence. Ensuite, chacun revêt la tenue d’usage de l’avant-déjeuner – knickersbockers et casquette en tweed pour les hommes, jupe de flanelle pour leurs épouses. Les femmes gagnent ensuite le pont, livres et journaux sous le bras, pour déguster, soigneusement enveloppées sur leur transat, un bol de bouillon fumant.

L’après-midi, les sportifs joueront au tennis, au ping-pong, au squash ou aux palets; les autres au poker, au whist ou au gin-rummy, dans le fumoir ou le bar, où l’on reste entre hommes. Leurs compagnes, vêtues de tenues séduisantes, généralement en vlours de couleur, se retrouveront dans les lieux qui leur sont réservés – jardin d’hiver ou salle de lecture -, avant que de gagner un des salons mixtes et communs pour prendre le thé; bien entendu, on se sera préalablement soucié – cela occupe – de se changer une fois encore.

Le dîner est le grand moment: la tenue de soirée s’impose, sauf les premiers et derniers jours, quand les costumes sont encore ou déjà rangés dans les malles. Selon le lien que l’on entretient avec le maître d’hôtel, on sera placé plus ou moins près des célébrités et du capitaine, dont la notoriété dépasse largement l’espace du paquebot. C’est alors, également, que les mères intriguent pour installer leurs filles à côté des célibataires les plus « intéressants ».

On savoure le repas, avec d’autant plus de plaisir que l’o a aussi choisi son bateau en fonction du chef. Et tandis que les coupes d’argent remplies de caviar vont et viennent, les aventures galantes se nouent discrètement, et l’on prend rendez-vous pour l’après-concert ou le théâtre, afin que le voyage laisse des souvenirs plus impérissables encore…

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