Loin du train-train quotidien

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Vite ! Plus vite ! Encore plus vite !

Paris-Lille en une heure. Paris-Lyon en deux heures. Paris-Bordeaux… Paris-Marseille… Les destinations défilent aussi vite que les gares. En six petites heures, vous traversez la France du nord au sud. C’est juste le temps de lire un Agatha Christie. Le crime de l’Orient-Express , par exemple. Une bonne lecture pour un voyage en train. Malheureusement, le trajet n’est plus assez long pour La Modification de Michel Butor, dont le temps de lecture, il y a peu encore, pouvait se caler  sur la durée d’un trajet.

Il n’y a pas si longtemps – et pourtant, cela paraît formidablement loin de nous -, les trains, c’était tout autre chose. D’abord, c’était nouveau, donc excitant. Ensuite, c’était très lent, donc riche en promesses de péripéties et de rencontres. Enfin, c’était très beau, et l’on y respirait l’odeur du plus pur luxe. Sans compter que l’on y mangeait aussi bien qu’aux meilleures tables parisiennes…

Chicago et le grand sommeil

10 mai 1869, à Promontory Point, quelque part aux États-Unis, non loin du Grand Lac Salé, les rails du Central Pacific et de l’Union Pacific se rejoignent pour constituer la première ligne transcontinentale américaine. L’exploit est de taille, que l’Amérique doit au président Lincoln, lequel a signé avant sa mort, le Pacific Railroad Act obligeant les deux sociétés, Union et Central Pacific, à s’entendre. Désormais, les voyageurs pourront aller des rives de l’Atlantique à celles du Pacifique sans changer de voitures. C’est un immense progrès dans l’histoire du chemin de fer, mais qui ne résout pas un problème épineux: celui du confort.

Voyager en train, dans ces années 1850-1860, c’est être condamné à rester des jours et des jours assis dans une caisse en bois grinçante, le dos projeté inlassablement contre un dossier rudimentaire, dans une chaleur torride ou dans un froid immense, sans couloir, sans lavabo, sans toilettes.

Georges Pullman en sait quelque chose. Cet Américain, né en 1831 dans l’État de New-York, vit à Chicago, où il a monté une modeste entreprise de déménagements d’immeubles. Comme tous les industriels, il lui arrive de prendre le train. La différence avec ses confrères, c’est qu’au lieu de se contenter de récriminer contre l’inconfort des wagons, il décide, en 1863, d’y remédier.

Cette année-là, dans un atelier installé par ses soins, il dirige la fabrication d’un wagon tout en lambris de noyer, en cuivre, en miroirs et en tapis, doté de sièges convertibles que l’on transformera en lits le soir, tandis que d’épais rideaux permettront de séparer tant bien que mal les hommes des femmes. Il a baptisé son wagon Pioneer, et il commence par avoir le plus grand mal à le commercialiser: si la voiture est superbe, elle coûte quatre fois le prix d’un wagon normal.

L’idée révolutionnaire, c’est d’avoir installé le luxe dans le chemin de fer, comme on fait désormais sur les paquebots des grandes compagnies maritimes. Les sièges convertibles font particulièrement sensation. Si la New York Central Sleeping Car Compagny, dirigée par Cornelius Vanderbilt, avait déjà mis des sleepings sur le marché, ceux-ci étaient meublés de vrais lits, qui prenaient une place considérable et n’autorisaient qu’un petit nombre de voyageurs par wagon.

Le système de Georges Pullman est assurément plus rentable, et ses voitures infiniment plus confortables, grâce à la qualité de leur suspension: les wagons, montés sur deux boggies à quatre roues, dotés de ressorts très souples, amortissent impeccablement les secousses occasionnées par les voies en mauvais état. Pour la première fois, on se sent dans un train , et non dans une diligence.

Quatre ans après la naissance du Pioneer, en 1867, et après que celui-ci eut servi à transporter le corps de président Lincoln assassiné, 48 sleepings Pullman circulent sur plusieurs lignes américaines : leur inventeur fonde la Pullman Standard Car Corporation Inc, pour en assurer l’exploitation. Il a ouvert une usine au sud de Chicago, à Lake Calumet, où il dirige la construction du premier wagon-restaurant Pullman, et s’apprête à fonder une ville nouvelle pour ses employés. Son message commercial est maintenant très clair : voyager Pullman, c’est dormir allongé, manger chaud, boire frais et pouvoir lire son journal en fumant son cigare.

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