Le voyage mystique

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Le XVIe siècle avait voyagé en Italie. C’était la Renaissance et c’était en Italie que se trouvaient les antiquités. Le XVIIe n’avait guère bougé; le soleil, Louis XIV, brillait alors sur la France; quel besoin d’aller ailleurs ? Mais avant que le soleil ne soit levé, Descartes avait voyagé, séjourné vingt ans dans la liberté d’Amsterdam, était mort à la cour de la reine Christine de Suède. Le XVIIIe, à son exemple, chercha quelque latitude auprès du despotisme éclairé: Voltaire à la cour de Frédéric II de Prusse, Diderot à celle de Catherine II de Russie.

Le XIXe allait voyager en Orient: Lamartine, Nerval, Mérimée, Flaubert y suivaient déjà les traces de Chateaubriand. C’est dans un Orient un peu plus extrême, à Java puis en Abyssinie, que Rimbaud clôturerait le siècle, et par un voyage sans retour, quand les autres en nourrissaient leur œuvre.

Peu d’écrivains du XIXe siècle ont échappé à l’Orient. Théophile Gautier a connu l’Espagne, l’Italie, la Grèce, la Russie. Stendhal  a suivi Napoléon d’Italie en Russie, mais il était trop jeune pour la campagne d’Égypte. Balzac en Russie comme en Suisse ou en Saxe, ne fit jamais que rejoindre Mme Hanska. Baudelaire a voyagé malgré lui: mis par sa famille dans un bateau en partance pour les Indes, il a fait demi-tour à l’île Bourbon; tout cela avait quand même duré dix mois.

Mais les romantiques sont allée en Orient. Qu’allaient-ils y chercher ? L’archéologie du savoir et le berceau de la pensée classique; la terre des révélations et l’origine du sacré; l’extase et le matin du monde.

Chateaubriand, le pionnier, défriche le terrain. Entre les problèmes de navigation (attente des vents favorables et des bateaux) et les nécessités du cœur (une maîtresse à rejoindre), sur une absence de onze mois, il n’aura vu l’Orient qu’à peine le quart de son voyage. Il lui en a coûté, en 1806, 50 000 francs.

Lamartine, vingt-six ans plus tard, dépense le double, mais ne s’en remet à personne en ce qui concerne l’organisation: il loue un brick de 250 tonnes et ses 15 hommes d’équipage, emmène ses domestiques et sa bibliothèque, part avec famille et amis. En janvier 1843. Il faut encore une quinzaine de jours à Nerval pour atteindre Alexandrie, après une escale à Malte et un transbordement à Syra. En novembre 1849, il n’est plus besoin que de huit jours à Flaubert, à quoi s’ajoutent quarante-huit heures d’immobilisation à Malte à cause du gros temps. Dans l’intervalle, le récit de Chateaubriand a paru en 1811, celui de Lamartine en 1835; un guide anglais est sorti en 1840, un français inspiré de son prédécesseur, en 1846. Le terrain est désormais bien balisé.

Le voyageur d’Orient était jusqu’alors hébergé par son consul ou par les communautés religieuses. En 1841, on ne compte que 4 auberges pour la Grèce continentale; il n’y a que 2 hôtels à Péra. À cette époque, quand on a les moyens de voyager, on est aussi l’un de ceux qui tutoient le pouvoir.

La relation de voyage de Maxime Du Camp, qui a emmené Flaubert, est publiée en 1852 et constitue un événement: elle est accompagnée de photos. C’est d’ailleurs une première absolue: le premier livre au monde à être illustré de photographies. L’itinéraire descriptif, historique et archéologique de l’Orient, de la collection Joanne, chez Hachette, sort en 1861. Il englobe la totalité des pays de souveraineté ottomane, Grèce comprise. Compter 40 à 50 francs de dépense journalières, sans le voyage.

La voie est ouverte au touriste ordinaire. À ce prix-là, même en partant un an comme Nerval, dix-huit mois comme Flaubert, on reste loin des sommes engagées par Chateaubriand ou Lamartine.

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